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Omar Khadr est accusé du meurtre, en 2002, d’un soldat américain en Afghanistan. Les circonstances sont loin d’être claires, le cas d’Omar Khadr (15 ans au moment des faits) peu commun. Mais les interventions de son réseau de soutien n’ont pas réussi, à ce jour, à le faire libérer ni, au moins, à le faire transférer au Canada.
La saga de la famille Khadr, djihadiste de père en fils, n’en finit plus. Dernier épisode en date, Omar Khadr est apparu, vendredi 12 décembre en comparution initiale, devant le tribunal militaire de Guantanamo, la base américaine sur l’île de Cuba, où il croupit depuis six ans. Le jeune homme est accusé du meurtre, en 2002, d’un soldat américain en Afghanistan. Les circonstances sont loin d’être claires, le cas d’Omar Khadr (15 ans au moment des faits) peu commun. Mais les interventions de son réseau de soutien n’ont pas réussi, à ce jour, à le faire libérer ni, au moins, à le faire transférer au Canada.
Début décembre, Zakri, la fille aînée des enfants de la famille Khadr a certes lancé de Toronto un site Internet "familial" (www.thekhadrlegacy.com). Puis il a fait une grève de la faim devant la Chambre des communes à Ottawa durant la campagne électorale canadienne. En vain. Le gouvernement conservateur refuse de faire rapatrier son jeune frère.
Omar est le seul citoyen d’un pays occidental encore détenu dans la prison militaire américaine. Il risque la prison à vie au terme d’un procès dont la date a été repoussée de mois en mois jusqu’au 26 janvier 2009. Une chance peut-être. Six jours auparavant, Barack Obama aura pris ses fonctions à la Maison Blanche. Il pourrait décider durant ce délai de suspendre le procès militaire. Une option réaliste dès lors que que le président élu a promis de fermer Guantanamo. C’est du moins ce qu’espèrent ceux qui soutiennent la cause d’Omar Khadr.
Et au Canada, comme ailleurs dans le monde, nombreux sont ceux qui ont pris sa défense, tels que l’ancien garde des sceaux français Robert Badinter, ou le sénateur canadien et ex-général Roméo Dallaire. Une quarantaine d’organismes de défense des droits humains, dont Avocats sans frontières et Amnesty International, font aussi partie du réseau de soutien. Ils ont joué d’influence, lancé des pétitions pour réclamer son rapatriement au Canada, arguant notamment du fait qu’il aurait dû être considéré comme un enfant-soldat, compte tenu de son âge au moment de son arrestation, en juillet 2002. Rien n’y a fait. Le premier ministre canadien, Stephen Harper, oppose toujours son veto à cette démarche. Pour lui, Omar Khadr "est accusé de crimes très sérieux, il doit donc être jugé pour répondre de ces accusations".
L’histoire familiale de l’accusé ne plaide sans doute pas en sa faveur. Le père du prisonnier, Ahmed Said Khadr, ingénieur de formation, aurait été l’un des piliers du réseau terroriste d’Oussama Ben Laden. Surnommé "le Canadien", il est mort en octobre 2003 lors d’une attaque contre des combattants d’Al-Qaida, à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan. "Le Canadien" avait quitté l’Egypte dans les années 1970 pour s’installer en Ontario où il rencontre sa future épouse, Maha Elsamnah, d’origine palestinienne. Avec leurs six enfants, dont quatre garçons – Abdullah, Abdul Rhaman, Omar et Abdul Karim -, ils font souvent la navette dans les années 1980 et 1990 : Canada, Pakistan, Afghanistan. Le père gère des camps de réfugiés et des orphelinats au nom d’une organisation non gouvernementale (ONG) canadienne et musulmane, Human Concern International. Chaque hiver, il rentre au Canada et amasse des fonds humanitaires dont on soupçonne qu’ils sont détournés au profit d’Al-Qaida. Après quelques démêlés du père avec la police pakistanaise, la famille se replie sur Kaboul en 1996, juste avant la prise du pouvoir afghan par les talibans.
Le fils aîné, Abdullah, part alors pour un camp d’entraînement au djihad. Il aurait ensuite dirigé un camp en Afghanistan. Arrêté au Pakistan en 2004, il passe plus d’un an en prison sans accusation avant d’être rapatrié au Canada fin 2005. Peu après, alors âgé de 24 ans, Abdullah, recherché par la justice américaine, est arrêté par la police canadienne. On l’accuse d’avoir fourni des armes et des munitions au réseau Al-Qaida. Il admet les faits tout en disant avoir agi sur les ordres de son père. En 2005, il revient sur ses déclarations et affirme n’avoir jamais eu de lien avec Al-Qaida. Le jeune homme est toujours en prison à Toronto, en attendant une décision judiciaire sur la demande d’extradition américaine.
Son frère Abdul Rahman a plus de chance, d’une certaine façon. Le "mouton noir" de la famille n’échappe pas aux camps d’Al-Qaida. Mais il s’avère une piètre recrue. Il sera tout de même capturé à Kaboul par l’Alliance du Nord (le front afghan antitalibans) en novembre 2001. Après quinze mois en prison, il est transféré à Guantanamo en 2003. Il admet avoir participé à des camps d’Al-Qaida "poussé" par son père. On apprendra plus tard que le FBI et la CIA l’auraient recruté comme informateur à Kaboul, puis à Guantanamo. Sa "couverture" percée à jour par des codétenus, les Américains le renvoient à Kaboul en 2004, "sans argent, ni passeport", dit-il. Il erre de pays en pays avant de rentrer au Canada, fin 2004, avec l’aide de l’ambassade canadienne en Bosnie.
Omar, enfin, est lui aussi confié en 2002 à des formateurs d’Al-Qaida par son père. Selon l’acte d’accusation américain, il espionne des convois américains, place des engins explosifs sur leur passage. Lors d’une attaque américaine en juillet 2002, il aurait tué un sergent américain avec une grenade. Pour son avocat aux Etats-Unis, William Kuebler, le sergent a pu être victime d’un "tir ami". Dans Guantanamo’s Child (avril 2008, éditions Wiley, Toronto), la journaliste du Toronto Star Michelle Shephard doute aussi de l’identité du lanceur de grenade.
Le sort du fils cadet, Abdul Karim, n’est pas plus heureux. Blessé en même temps que son père est tué en 2003, devenu paraplégique, il attendra de longs mois son transfert d’un hôpital pakistanais vers Toronto, où il rejoint ses grands-parents en avril 2004, puis sa mère et ses deux soeurs.
Omar, lui, est toujours à Guantanamo. Il affirme avoir été torturé et menacé de viol par des Américains lors de son séjour à la prison de Bagram, près de Kaboul. Victime de brimades répétées à Guantanamo, il est l’objet d’une saga judiciaire aux Etats-Unis et au Canada. Côté américain, Me William Kuebler tente sans succès d’éviter un procès militaire. En mai dernier, il échoue à faire reconnaître par un juge militaire que la détention de son client "viole les lois américaines et internationales concernant la protection des enfants et des anciens enfants-soldats".
Parallèlement, une controverse fait rage à propos du rôle joué par les autorités canadiennes dans les interrogatoires d’Omar Khadr à Guantanamo. Des agents du renseignement canadien lui ont rendu visite, après son transfert d’Afghanistan, se faisant passer pour des diplomates venus l’aider. Ils l’interrogent durement et donnent aux Américains les informations. L’affaire est portée par les avocats du prisonnier devant la Cour suprême du Canada qui reconnaît, en mai, que le Canada a agi "en violation manifeste du droit international et des droits fondamentaux de la personne". Mais en ce vendredi 12 décembre, c’est toujours de sa cellule de Guantanamo qu’Omar Khadr a été tiré, pour comparaître devant ses juges militaires.
(by anne pélouas, Le Monde, 13 December 2008)


